L’interface d’Ubuntu, copie de celle de Mac OS X ?

by GF on 1 May 2010

L’interface d’Ubuntu 10.04, « Lucid Lynx », copierait celle de Mac OS X. C’est ce qu’on peut lire, dans plusieurs langues, sur de nombreux forums et blogs dédiés à Linux. La plupart des personnes qui avancent cette idée le font pour dénoncer ce qui leur apparaît comme une mauvaise décision de Canonical, l’entreprise qui produit Ubuntu. Copier Mac OS X serait, selon eux, refuser d’innover et s’éloigner de l’esprit de Linux, des précédentes versions d’Ubuntu et du monde libre. Voyons ce qu’il en est.

Sans rentrer dans des questions qui relèvent de la philosophie du logiciel libre, j’aimerais faire quelques remarques sur la prétendue « copie » de Mac OS X réalisée dans Lucid Lynx. J’avance l’idée suivante : plusieurs innovation d’Apple, en matière d’interface et dans d’autres domaines, ont déjà été copiées depuis longtemps, sans que personne ne semble vraiment s’en émouvoir. Au contraire, elles ont plutôt bien été accueillies dans le monde Linux. Les quelques traits de Mac OS X qu’Ubuntu adopte dans sa dernière version sont, en revanche, purement cosmétiques et sans conséquence sur l’utilisation du système.

Voyons d’abord ces « traits communs » entre OS X et les thème graphique de Lucid Lynx. Il s’agit, principalement, du fond d’écran abstrait violet, du déplacement des boutons de fermeture-agrandissement-minimisation des fenêtres du côté droit vers le côté gauche, du nouveau jeu d’icônes et de la forme arrondie des coins des fenêtres. Je ne vois pas quel serait l’impact de ces changements sur les fonctions du système : elles n’enlèvent ni n’apportent rien. Que le fond d’écran soit violet, noir, bleu, rouge ou vert, quelle différence ? Cela reste un fond d’écran. Que les boutons des fenêtres soient à droite ou à gauche, quelle différence ? Ils ont toujours la même fonction. On peut aimer ces changements ou les détester, mais cela reste totalement subjectif. Quel argument objectif, en effet, pourrait-on utiliser pour soutenir que les coins de fenêtre carrés sont mieux que les coins de fenêtre arrondis ?

Ce premier point étant éclairci, passons au second : les véritables changements sont intégrés dans Ubuntu depuis longtemps. J’entends par « véritable changement » tout changement qui implique au moins l’ajout de nouvelles fonctionnalités, ou une modification de l’ergonomie ou de la manière de faire telle ou telle chose. Le but n’est pas ici d’en faire une liste exhaustive, mais simplement de donner quelques exemples significatifs.

Le premier exemple est celui du « dock » emblématique de Mac OS X. Ce dock vient du monde Unix : il est issu du système NextStep, racheté par Apple au moment du retour de Steve Jobs à la tête de la société, puis utilisé pour bâtir Mac OS X. Le dock existe donc dans les copies pour Linux du gestionnaire de fenêtre de NextStep, notamment windowmaker. Mais il existe aussi pour les environnements de bureau plus modernes et plus « user friendly », comme Gnome, sous la forme de logiciels additionnels (AWN, Cairo Dock, etc.). Le concept de dock a également fait son apparition sous Windows Seven, dans une version à mi-chemin entre le dock de Mac OS X et la barre des tâches de Windows 95 et suivants.

Mac OS X Dock Ubuntu AWN Dock
Dock Mac OS X Dock AWN (Linux)

On peut également citer Spotlight, l’utilitaire d’indexation de Mac OS X, depuis Tiger (10.4), qui fait aussi office de lanceur d’applications. Le principe de Spotlight existe sur Ubuntu depuis longtemps, sous la forme de petits logiciels indépendants du système : Beagle et Tracker, entre autres. Ces logiciels sont certes bien inférieurs à Spotlight en termes de facilité d’utilisation, de performances et de fiabilité, mais ils reposent sur la même idée (la recherche indexée de contenus, par opposition à la recherche récursive de noms de fichiers). Côté lanceurs d’applications, il existe des logiciels spécifiques, sous Linux comme sous Windows, qui reprennent pour la plupart d’entre eux les bonnes idées de logiciels Mac comme QuickSilver ou LaunchBar.

Si l’on regarde l’explorateur de fichiers d’Ubuntu, Nautilus, on constate une similarité avec le Finder de Mac OS X : la fenêtre est séparée verticalement en deux parties, à droite les fichiers, à gauche une barre de « raccourcis » avec la liste de certains emplacements sélectionnés en fonction d’un certain type de contenu : Vidéos, Musique, Documents, etc. Cela n’est pas une nouveauté de Lucid Lynx, cette fonction est présente dans Nautilus (et dans d’autres gestionnaires de fichiers) depuis longtemps. De la même manière, elle a fait son apparition sous Windows avec Vista.

Mac OS X (Snow Leopard) Finder Ubuntu Nautilus
Mac OX X Finder Ubuntu Nautilus

Dernier exemple –bien que l’on pourrait en trouver de nombreux autres– : la fonction « exposé », qui existe dans Mac OS X depuis plusieurs années, et qui s’apprête à faire son apparition dans Gnome 3 sous la forme du Gnome Shell. Cette fonction est déjà disponible dans Lucid Lynx : on y accède par le raccourci clavier Touche Windows + W (ou Command + W pour les claviers Mac). On peut également paramétrer Compiz pour afficher un « exposé » des bureaux virtuels, et assigner un coin d’écran actif à cette fonction, comme sur Mac. Cela non plus n’est pas nouveau.

Mac OS X Exposé Ubuntu Exposé
Mac OS X Exposé Ubuntu Exposé

Le lecteur l’aura compris, de nombreuses fonctions de l’interface utilisateur d’Ubuntu s’inspirent directement de fonctions présentes sur Mac OS X, depuis longtemps, sans que cela ait été véritablement critiqué. Et pour cause : la plupart de ces fonctions sont très utiles, pour les débutants comme pour les experts. Mais l’inverse est aussi vrai : Apple a pu utiliser certaines idées provenant de Linux (ou, plus largement, d’Unix) dans l’élaboration de l’interface de son système ; c’est le cas, notamment, des bureaux virtuels, qui existent de longue date sous Linux mais qui sont relativement récents sur Mac. Pour autant, il ne s’agit pas ici de compter « qui a repris le plus d’idées de l’autre », et encore moins de critiquer Linux pour avoir fait sien certaines innovations d’Apple (car elles sont souvent les bienvenues). Il s’agissait simplement de combattre les critiques (trolls ?) de certains intégristes du monde du logiciel libre, qui dénigrent par principe tout logiciel qui n’est pas libre pour la simple raison qu’il n’est pas libre, en montrant que les changements dans l’interface d’Ubuntu Lucid Lynx sont sans réelle conséquence, contrairement à certains autres changements survenus depuis longtemps dans la distribution et acceptés par tous (ou presque…).

à Paris, le 1er mai 2010

Mise à jour, le 3 mai 2010 : Canonical prévoit d’intégrer dans Ubuntu 10.10 une barre de menu commune à toutes les applications, en haut de l’écran, comme cela existe sur Mac depuis toujours (et par opposition à Windows : “une barre de menu à l’intérieur de la fenêtre de chaque application”). Cela est un “véritable” changement ergonomique, sur lequel on peut donc débattre.

{ 7 comments… read them below or add one }

popo May 23, 2010 at 23:41

Je sus tout à fait d’accord. Apple essaie toujours de trouver la meilleure solution en ergonomie et je suis content qu’Ubuntu s’en inspire. Il faut que le nombre de clics et de déplacements de la souris soient réduits au minimum lors d’une utilisation courante. Apple privilégie un accès facile aux fonctions très utilisées. Je suis ravi de voir que dans la version lucid lynx, la présentation soit plus claire et simple.
Vous savez si il y a la possibilité de sélectionner des fichiers dans des répertoires différents d’un seul coup comme dans os X en développant les racines des répertoires ?.

Reply

comme ça June 24, 2010 at 15:22

Normal et c’est de bonne guerre ! Apple ce serre depuis des années de logiciels libres pour son système d’exploitation MacOS sans retour, sans participer a la communauté du libre. Et c’est donc normal que Ubuntu en fasse de même !! De plus Apple a pompé beaucoup d’application pour son OS.

Reply

GF June 28, 2010 at 7:22

1) Ce n’est ni “normal”, ni “de bonne guerre”. C’est, simplement, un fait. Ce qui caractérise le logiciel libre ou open-source, c’est justement que l’on peut l’utiliser “sans retour” et, à moins d’un copyleft, l’intégrer dans des logiciels commerciaux. Mais ce n’est pas le cas d’Apple (ni de Canonical, bien entendu) qui a fait avancer certains logiciels libres, le plus célèbre exemple étant Webkit.

2) Canonical fait peut-être de même, mais ce n’est en rien l’objet de cet article. Les choix ergonomiques de Canonical sont libres, qu’Apple ait ou non fait les mêmes. Les choix technologiques (p. ex. Dock vs. barre des tâches) ne viennent pas de Canonical ou d’Ubuntu, mais de la communauté Linux en général. Ensuite, Canonical choisit d’intégrer dans Ubuntu telle ou telle fonctionnalité plutôt que telle ou telle autre.

3) Des exemples d’applications qu’Apple a “pompé” ? J’ai du mal à en trouver…

Reply

Joel January 11, 2011 at 15:16

En réponse au 3, on peut prendre comme exemple, le moteur khtml, ou même en terme d’interface le multibureau existant depuis presque 10 ans sur nos OS libre. Après, il y a tout un tas de fonction, notament la prévisualisation des documents qui étaient présent sur les autres OS (windows, Linux) avant de faire leur apparition sur OSX. Quand au Dock, ça reste une reprise de la barre des tâches de windows 95.

Reply

GF January 17, 2011 at 12:46

Pas d’accord.

Si on fait des comparaisons trop vagues ou générales, on remontera forcément à UNIX et aux travaux du PARC de Xerox pour ce qui est du système, et aux premières versions de Mac OS pour ce qui est de l’interface (les icônes, les fenêtres…). Par exemple, comparer Dock et barre des tâches ne me paraît pas pertinent, parce qu’il existe tellement de différences (expliquées plus bas) que la comparaison reste très abstraite, au niveau des concepts : le Dock comme la barre des tâches servent à “lancer des logiciels” et à “voir quels logiciels sont lancés”. Mais comment pourrait-il en être autrement, sachant que tous les OS modernes reposent sur les mêmes paradigmes (il existe de nombreux logiciels, chacun ayant une fonction bien précise, ces logiciels s’exécutent indépendamment les uns des autres, ils doivent être “lancés” par l’utilisateur ou le système, il fonctionnent simultanément avec nos systèmes modernes multitâches, etc…). Il faut donc comparer les choses plus finement.

Le moteur khtml n’est pas un élément de l’interface graphique, d’une part, et il n’a pas été “pompé” par Apple, d’autre part. Apple a travaillé à l’amélioration du moteur, dans le cadre d’un projet OpenSource. Le résultat est devenu le moteur Webkit de Safari. Donc, la logique est celle du donnant-donnant (même si Apple n’a, en pratique, pas toujours joué le jeu très honnêtement — c’est une autre affaire). Dire que Apple a copié khtml, cela reviendrait à dire, en suivant la même logique, que Google Chrome copie Safari, puisqu’il se fonde sur Webkit. Cela n’est pas vrai.

Pour ce qui est de l’interface, on ne peut pas dire que Safari “pompe” Konqueror. En revanche, on pourrait dire que Safari a “pompé” sur d’autres navigateurs, comme Firefox, le concept d’onglets. Ce qui amène au deuxième exemple : les bureaux virtuels. Le problème ici est différent : peut-on vraiment dire qu’on a “pompé” un concept lorsqu’on a totalement modifié à la fois son implémentation et son ergonomie ? Autrement dit, copie-t-on une idée ou son implémentation ? Je pense qu’on peut reprendre les idées qui sont bonnes, mais qu’on ne “copie” que leur implémentation. Sur Mac, il n’y a pas X petites icones affichées sur une barre des tâches qui permettent de passer d’un bureau à l’autre. Il y a, au contraire, une commande (clavier, souris…) qui permet d’afficher tous les bureaux à l’écran, et les fenêtres contenues dans ces bureaux. En terme d’ergonomie, c’est totalement différent. Le concept de “bureau virtuel” est le même, mais l’utilisation des bureaux virtuels est très différente sous Linux et OSX.

Pour terminer, le Dock de OSX n’a rien à voir avec la barre des tâches de Win95. Mais vraiment rien. Première chose : l’interface. Au niveau de l’interface, il suffit de regarder le Dock et la barre des tâches pour voir que ce n’est pas pareil. Sans même rentrer dans le comportement des éléments (comme les icônes qui rebondissent sur Mac), il suffit de constater qu’au démarrage du système le Dock est rempli alors que la barre des tâches est vide. Au niveau de la composition, ensuite : la barre des tâches de Win95 comporte 3 éléments : le menu débarrer, la liste horizontale des fenêtres ouvertes, les icônes du system tray. Le Dock n’a aucune de ces trois choses. Le system tray du mac est dans la barre en haut de l’écran, tandis qu’il n’existe pas de “liste” des fenêtres (on peut toutefois les voir avec Exposé). Le Dock possède 2 zones : la première est destinées aux applications, la seconde aux fichiers/dossiers et à la corbeille. Au niveau du fonctionnement, enfin : le Dock (je généralise en ne parlant que de la partie Applications de gauche) sert à lancer des logiciels (la fonction est la même que le menu démarrer de Windows, mais le fonctionnement est totalement différent puisqu’il n’y a pas de menu) et à avoir la liste des logiciels en cours de fonctionnement (lorsqu’on lance un logiciel qui n’est pas dans le dock, son icone s’y rajoute). Bref, Dock et barre des tâches Win95 sont deux choses tout à fait différentes. En revanche, la barre des tâches de Windows 7 se rapproche déjà un peu plus du dock, à la fois dans son apparence et dans sa fonction.

Reply

kura January 25, 2011 at 18:44

Juste sur se point “Il y a, au contraire, une commande (clavier, souris…) qui permet d’afficher tous les bureaux à l’écran, et les fenêtres contenues dans ces bureaux. En terme d’ergonomie, c’est totalement différent.”

C’est faisable sous linux aussi grâce a compiz et j’ai d’ailleurs un raccourcie en coin pour ça ;)
C’est la fonction “exposé” dans la partie “Bureau” de Compiz Configuration Setting Manager.
Et vous avez confondu “exposé” avec “échelle” qui lui fait bien un exposé des fenêtres active ou pas d’un ou tout les bureaux.

Pour le reste je suis plutôt d’accord et je trouve l’article très bien tourné :)

Reply

korozox December 22, 2011 at 19:28

Je n’ai jamais trop aimé Apple qui s’inspire de ses concurrents, au début c’était de Xerox et on arrive à Ubuntu en passant par Mitsubishi pour l’écran multi touch… On peut apprendre en observant les autre mais il y’a tout de même des limites…

Reply

Leave a Comment

{ 1 trackback }

Previous post:

Next post: